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Les offrandes de l’Artémision d’Épidamne-Dyrrhachion

Équipe coroplathie : Marion Dufeu-Muller, Stéphanie Huysecom-Haxhi, Belisa Muka-Skenderaj, Arthur Muller (responsable)

Responsable matériel, Albanie : Fatos Tartari

Partenaires privilégiés : École française d'Athènes, Institut d'Archéologie de Tirana (Albanie)

En 1970 et 1971, au cours de l’exploration d’une nécropole classique-hellénistique, Vangjel Toçi a recueilli, à l’emplacement d’un col dans la chaîne de collines de Dautë, au nord-ouest de Durrës (Albanie), l’antique Épidamne-Dyrrhachion, un mobilier d’une richesse impressionnante : des « petits objets » divers, quelques centaines de monnaies, plus d’une tonne de fragments de vases, et surtout 1800 kg de fragments de terres cuites figurées. Malgré leur intérêt exceptionnel, ces trouvailles sont restées entièrement inédites. Aussi une équipe albano-française a-t-elle été constituée, en 2003, dans le cadre d’un accord entre l’Institut d’archéologie de la République d’Albanie, l’École française d'Athènes et le centre de recherche Halma (UMR 8142, CNRS, Lille 3, MCC), afin de mener à bien leur étude et leur publication. Après cinq campagnes au cours desquelles elle a sauvegardé toute la documentation de fouille, examiné la totalité des fragments de terres cuites figurées, l’équipe est désormais engagée dans la rédaction des catalogues. Parallèlement, les monnaies ont été restaurées et identifiées à partir de 2005 (par Shpresa Gjongecaj) et l’étude des vases engagée depuis 2006 (par Eduard Shehi).

Le faciès des céramiques, où dominent les vases miniature, et celui des terres-cuites figurées diffèrent totalement de celui de la nécropole toute proche ; malgré l’abondance des couches « noires » riches de charbons de bois et la répétitivité des formes, l’absence de ratés et l’abondance des monnaies interdisent d’y voir un dépotoir d’atelier. Aussi le contexte des trouvailles est-il selon toute vraisemblance celui d’une accumulation d’offrandes déclassées, dans ou à proximité immédiate d’un des sanctuaires extra- ou péri-urbains de la cité. D’après les monnaies, les vases et les terres cuites, la fréquentation a commencé dès l’époque archaïque et s’est particulièrement intensifiée à partir du ive s. ; les objets les plus récents du dépôt datent du iie s. En dehors de quelques représentations masculines (criophores, rares banqueteurs et jeunes hommes debout), les figurines sont exclusivement des représentations féminines. Les protomés, sous diverses formes (protomés-masque, « protomés-épaules » = shoulder bust, protomés-buste) et dans une grande variété de types (avec ou sans voile, avec ou sans diadème, drapées ou nues, avec ou sans avant-bras, avec ou sans attributs), de dimensions (de quelques centimètres au visage presque grandeur nature) et bien sûr de qualité (le meilleur côtoie le pire), constituent l’écrasante majorité (autour de 90 %) ; les statuettes en revanche — quelques divinités, des femmes drapées, trônantes ou debout, des femmes dans des attitudes rituelles (porteuses de plateau à offrande, de cruche ; jeunes femmes nues assises) — ne représentent qu’une toute petite partie du total.

Diverses observations permettent d’ores et déjà de caractériser l’artisanat qui est à l’origine de cette production coroplathique. L’ensemble reflète diverses traditions et influences venues de Grèce (Athènes, Corinthe, Corcyre) pour le vie s. et l’époque classique, et surtout d’Italie méridionale à partir du ive s. En revanche, il semble bien qu’il faille renoncer à l’origine « illyrienne » d’un type de protomé-épaules à la coiffure originale. Plusieurs indices montrent que le tout est la production d’une ou de plusieurs officines d’Épidamne-Dyrrhachion, qui utilisent toutes les ressources du moulage et du surmoulage en vue d’une production de masse, à la fois répétitive et variée, pour une clientèle généralement peu soucieuse de qualité.
Le répertoire de ces offrandes est caractéristique d’un culte rendu par des femmes à une divinité féminine, protectrice des moments importants de leur vie. On a voulu déduire l’identification de cette divinité de celle de l’offrande majoritaire dans le sanctuaire, la protomé féminine. Vangjel Toçi y reconnaissait des images d’une « Aphrodite paysanne d’origine illyriennne » et identifiait donc le sanctuaire comme Aphrodision, nom qui est passé dans ses rares mentions bibliographiques. En revanche, si on reconnaît dans les protomés, comme on le fait souvent en Italie méridionale, des images de divinités chthoniennes et plus précisément de Korè-Perséphone, il faudrait identifier le sanctuaire où se trouvait le dépôt comme celui de Déméter.

Mais on sait désormais que les protomés sont consacrées en nombre chez d’autres divinités féminines, tout simplement parce qu’elles ne représentent pas la divinité dédicataire. Tout comme les statuettes des types iconographiques dont elles ne sont que la forme abrégée, les protomés représentent la mortelle qui en fait l’offrande dans différents statuts sociaux et familiaux que permettent de distinguer quelques marqueurs conventionnels, les mêmes que dans la grande plastique :
– protomé voilée =  dame trônante, toujours voilée : épouse, mariage comme statut ;
– protomé sans coiffe = korè debout sans coiffe : jeune fille nubile ;
– protomé avec diadème = korè avec diadème : mariée, mariage comme moment ;
– protomé buste nue = « poupée nue » assise : attitude rituelle (bain nuptial ?).

Aussi faut-il se tourner vers les représentations de déesses recueillies dans ce dépôt. On n’a identifié aucune Korè-Perséphone, quatre Aphrodite en tout et pour tout (une « Aphrodite au livre » de la même série que celle du Louvre, et les fragments de trois Aphrodites naissant entre les valves d’un coquillage). Le tri de la totalité des tessons a surtout permis de réunir les fragments de quelques dizaines d’Artémis : les plus nombreuses d’un type iconographique bien connu en Italie méridionale et Tarente, dit « Artémis-Bendis » (la déesse porte un chiton court, une nébride, une coiffe associant léontè et bonnet phrygien ; elle est accostée d’un ou deux chiens) ; les autres simplement trônantes et coiffées du bonnet phrygien. À cela s’ajoutent les fragments d’une demi-douzaine de petits marbres et un petit bronze représentant également Artémis. L’hypothèse d’un Artémision, à laquelle chacune de nos campagnes donnait plus de corps, a reçu en 2006 une confirmation épigraphique. Le nettoyage d’un tesson de grand skyphos, simplement enregistré en 1971 comme « tesson décoré à figure rouge », a fait apparaître une inscription exceptionnelle : elle est peinte sous le bord du vase dans la technique de la figure rouge, en lettres hautes de 1,5 cm, soulignées de rehauts rouges ; on y lit la formule d’une dédicace à [A]rtémis. En 2008, c’est une dédicace à Hékate, réalisée dans la même technique, qui a été retrouvée, ainsi qu’un graffito donnant le nom d’Artémis. Cette identification du sanctuaire valide du même coup l’interprétation comme mortelles des statuettes et protomés proposée ci-dessus.

Cet Artémision dans les collines de Dautë ne peut être que celui mentionné par Appien, Guerre civile II 60 : le récit de l’historien, qui évoque un coup de main de César contre Dyrrhachion tenue par les alliés de Pompée en 48, dit la proximité du sanctuaire et des portes de la ville. Cette localisation est une donnée d’importance pour la topographie de Dyrrhachion, encore mal connue : elle montre une extension de la ville grecque et romaine supérieure à ce que l’on admettait, mais plus conforme aux données du relief. Protectrice des passages de la vie des femmes, l’Artémis de Dyrrhachion est aussi gardienne d’un col et d’un accès potentiellement dangereux pour la cité.

Bibliographie
- Albanien. Schätze aus dem Lande der Skipetaren (Catalogue d’exposition, Hildesheim, 1988), Mayence, 1988, p. 390-392, n° 306-308 et 310.
- S. Gettel Cole, « Landscapes of Artemis », Classical World 93.5 (2000), p. 471-481.
- S. Huysecom, A. Muller, « Déesses et/ou mortelles dans la plastique de terre cuite. Réponses actuelles à une question ancienne », Pallas 75 (2007), p. 231-247 .
- A. Muller, F. Tartari, I. Toçi, « Les terres cuites votives du sanctuaire “d’Aphrodite” à Dyrrhachion. Artisanat et piété populaire », dans P. Cabanes, J.-L. Lamboley , L’Illyrie méridionale et l’Épire dans l’antiquité IV, Paris, 2004, p. 609-622.
- A. Muller, F. Tartari, M. Dufeu-Muller, S. Huysecom, B. Muka et I. Toçi, « Les terres cuites votives du sanctuaire de la colline de Dautë à Dyrrhachion. Projet d’étude et de publication », dans M. Buora, S. Santoro (éd.), Progetto Durrës. Atti del secondo e del terzo incontro scientifico (Udine e Parma 27-29 marzo 2003 ; Durrës 22 giugno 2004), Antichità Alto-Adriatiche 58, Trieste, 2004, p. 463-485.
- A. Muller, F. Tartari, « L’Artémision de Dyrrhachion : identification, offrandes, topographie », CRAI 2006/1, p. 67-92
- A. Muller, « Le tout et la partie. Encore les protomés : dédicataires ou dédicantes ? », dans C. Prêtre, S. Huysecom-Haxhi (éd.), Le donateur, l’offrande et la déesse. Systèmes votifs dans les sanctuaires de déesses du monde grec. Actes du 31e colloque international organisé par l’Umr Halma-Ipel, Lille, 13-15 décembre 2007, Kernos Suppl. 23 (2009), p. 81-95.
- Artémis à Epidamne-Dyrrhachion. Guides de Durrës 1, Tirana, 2009, 28 p., 107 fig. - A. Muller, F. Tartari, « Des figurines aux collines. Contribution à la topographie d’Épidamne-Dyrrhachion », dans J.-L. Lamboley (éd.), L’Illyrie méridionale et l’Épire dans l’antiquité V [à paraître en 2010]

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=> Guide "Artémis à Dyrrhacchion"