Accueil

Actualités

Équipe
Partenaires

Thèmes de recherche et
Activités de terrain


Ressources documentaires

Diaporama

Liens utiles

Contacts

Mentions légales

Les figurines en terre cuite archaïques de l'Artémision de Thasos : artisanat et piété populaire à l'époque de l'archaïsme mûr et récent

Études Thasiennes 21 (2009)

Responsable : Stéphanie Huysecom-Haxhi

Partenaire privilégié : École française d'Athènes

Organisation du catalogue des figurines en terre cuite de l’Artémision
Le catalogue publié des terres cuites de l’Artémision comprend désormais 768 pièces (au lieu de 460), qui rendent compte des 3130 fragments inventoriés. Tous les fragments catalogués sont classés par types techniques, conformément à la méthode d’établissement des séries qui a été adoptée ici et qui permet de retracer l’histoire de la production dérivée.

Cette méthode consiste à regrouper tous les fragments qui permettent de reconstituer l’image originelle de chaque type représenté, donc de regrouper tous les fragments qui appartiennent à des figurines dérivées d’un même prototype. Tous les fragments réunis pour un même type peuvent alors être classés les uns par rapport aux autres dans un schéma de filiation qui retrace l’histoire de la production du type. Il s’agit de retracer la succession des générations à partir du prototype et de mettre en évidence l’utilisation de moules parallèles à chacune des générations et éventuellement l’existence de différentes versions. La place d’un fragment ou d’une figurine dans les schémas peut être déterminée à partir d’indices relevés sur les fragments eux-mêmes : les dimensions et la qualité permettent de déterminer l’appartenance des fragments à une génération précise ; les défauts reproduits à l’identique sur des fragments appartenant à des statuettes différentes assurent l’utilisation de moules parallèles à une génération donnée, et enfin les différences d’ordre iconographique attestent l’existence de versions différentes obtenues par le truchement de prototypes secondaires.

Il s’agit de la première application de cette méthode sur un gros ensemble de figurines archaïques. Celle-ci a débouché sur des résultats plutôt spectaculaires, avec la reconstitution de nombreuses séries qui se développent sur 7 à 10 générations successives (fig. 3), la mise en évidence de combinatoires tout à fait étonnantes, comme l’association d’une même tête avec des corps de dames trônant, de korai (fig. 1) ou de sphinges (fig. 2), et  l’utilisation de divers procédés (moulage partiel, transformation des images originelles par le truchement de prototypes secondaires) pour diversifier le répertoire iconographique local. Ont été dénombrés 270 types techniques différents dont plus de 200 ont été produits ou reproduits par surmoulage dans les ateliers locaux.



Parmi tous ces types, on a pu reconstituer l’histoire de 69 séries : certaines ne sont connues pour le moment que sur deux générations consécutives, tandis que d’autres sont particulièrement complexes, se développant sur plusieurs générations, chacune produite au moyen de nombreux moules, et comportant souvent des variantes ou des versions secondaires. Toutes les séries non linéaires, c’est-à-dire qui ne présentent pas une simple succession de générations (36 en tout), ont été illustrées par un schéma de filiation inséré dans le texte, qui permet de suivre visuellement l’histoire de chaque série.

La principale originalité que présente la publication de ce matériel tient à la combinaison de deux méthodes d’approche différentes, mais qui se révèlent complémentaires pour l’étude de figurines archaïques. Une fois les séries reconstituées, on a en effet appliqué les méthodes d’analyse stylistique, mises en œuvre par Francis Croissant sur un ensemble de protomés féminines en terre cuite de la fin de l’archaïsme, méthodes qui permettent, à partir de l’analyse des composantes fondamentales des visages, de mettre en évidence l’existence de traditions d’ateliers, et donc a priori d’attribuer les types à un centre de création particulier. Tous les types archaïques définis à l’Artémision de Thasos ont ainsi été répartis dans plusieurs groupes en fonction de leur lieu de création, et non pas en fonction de leur lieu de production : ont ainsi été distinguées les créations de la Grèce de l’Est (fig. 3, 5, 6), de Corinthe, d’Attique, de Chios et enfin de Thasos (fig. 1, 2, 4, 7).

Personnalité et fonctions de l’Artémis de Thasos
Certains traits de la personnalité de l’Artémis thasienne ont pu être définis à partir de l’analyse du répertoire coroplathique mis au jour dans son sanctuaire, et en partant du principe qu’on ne devait pas offrir n’importe quel objet à n’importe quelle divinité. La définition des fonctions pour lesquelles la déesse était honorée à Thasos dépend toutefois de la signification que l’on donne aux ex-voto de terre cuite, ou plutôt aux images que ces derniers nous transmettnt.

L’identification des images anthropomorphiques, de loin les plus nombreuses (dames trônant, korai [fig. 4], kouroï vêtus [fig. 5], banqueteurs, enfants nus), repose sur l’analyse des différentes composantes iconographiques (attributs : fleur, fruit, oiseau, coq, lyre ; coiffe : diadème, polos ; attitude : debout, assis, allongé), complétée par des comparaisons avec des documents proches issus de la grande statuaire contemporaine. La conclusion à laquelle on aboutit est que la grande majorité de ces figurines sont des représentations symboliques de mortels. Et pour l’époque archaïque, il semblerait que les images en terre cuite puissent être considérées, de façon presque systématique, comme des « codes sociaux », grâce auxquels il était possible à tout individu d’identifier avec facilité la place au sein de la famille, le statut dans la société ou encore le rôle lors de fêtes religieuses, de celui ou celle qui les avaient consacrées dans le sanctuaire ou de celui ou celle pour qui ces objets avaient été offerts.

Quant aux autres images, elles sont systématiquement liées à l’un des trois domaines suivants : fécondité/fertilité (Silènes ithyphalliques, fruits à pépins, tortues, animaux de troupeaux), enfance/éducation (nains [fig. 6], singes, oiseaux, coqs, chiens), et superstitions/croyances religieuses (Sphinges, Sirènes, Gorgones, Lions). Si les images anthropomorphiques nous renseignent sur les fidèles qui fréquentaient le sanctuaire (principalement des jeunes femmes, épouses et mères de famille, ainsi que des jeunes gens, filles ou garçons), ces autres images, parce qu’elles sont mieux caractérisées, nous livrent en revanche des informations utiles sur Artémis et ses fonctions à Thasos. La nature du répertoire iconographique tend donc visiblement à montrer que dès l’époque archaïque, Artémis avait à Thasos un rôle essentiel et fondamental qui était de gérer et de faciliter toutes les transitions, c’est-à-dire d’aider les individus à franchir avec succès toutes les étapes importantes de leur vie. Au VIe siècle, la déesse était donc déjà vénérée comme protectrice des jeunes gens, et comme patronne des naissances. Elle était aussi Courotrophe, prenant en charge les nouveaux-nés et les enfants en bas âge, ainsi que protectrice et dispensatrice de la fécondité, veillant tout particulièrement sur la fécondité des jeunes filles et des femmes mariées, puisque ce sont elles qui doivent engendrer les futurs membres de la cité : l’Artémis thasienne peut donc véritablement être considérée comme une déesse civilisatrice et civique.

Organisation de l’activité coroplathique à Thasos
L’étude des terres cuites archaïques de l’Artémision thasien a également apporté un certain nombre d’informations, d’une part sur la formation des types plastiques et les caractéristiques du style thasien archaïque, et d’autre part sur l’activité coroplathique à Thasos pour la période comprise entre 580 et 480 avant J.-C.

À partir de l’analyse stylistique de tous les types représentés, on a pu mettre en évidence que l’élaboration de types plastiques à Thasos s’était faite, dès le début de la production coroplathique, dans la dépendance d’influences extérieures. Les artisans thasiens fabriquaient en effet leurs prototypes non pas à partir de motifs qu’ils inventaient eux-mêmes, mais à partir d’éléments empruntés à des modèles d’origines variées (Paros, Ionie du Sud, Crète, Nord de l’Asie Mineure), qu’ils réinterprétaient et combinaient à leur façon. Les créations ainsi obtenues, qui dépendent évidemment des éléments combinés et de la manière dont chaque artisan a pu les interpréter, sont toujours des synthèses éclectiques originales et cohérentes, qui témoignent de la part des Thasiens d'une activité créatrice très intense et en constante évolution.

On peut distinguer deux périodes importantes pour la production des terres cuites à Thasos au VIe siècle :
— La période comprise entre 580 et 530 correspond à l’apparition des figurines thasiennes fabriquées au moyen d’un moule, simple dans un premier temps, puis bivalve vers le milieu du siècle. Le répertoire proposé est encore assez pauvre, limité à quelques types de représentations féminines. La reconstitution des séries a alors montré que les prototypes créés pendant cette période pouvaient atteindre une taille importante, autour de 40 cm pour des types assis, et de 50 cm pour des types debout. à la même époque, probablement pour enrichir et diversifier leur répertoire, les Thasiens n’ont pas hésité à copier de nombreux types étrangers (fig. 3), en particulier ceux des ateliers de la Grèce de l’Est, en mettant en œuvre le procédé nouvellement introduit du moulage et du surmoulage.

— C’est au tournant du dernier tiers du VIe siècle que surviennent de profonds changements dans la production des figurines à Thasos. L’événement le plus important est sans doute l’avancée perse en Asie Mineure qui a eu comme conséquence de scléroser la production ionienne et de chasser les populations du nord, les premières touchées, qui ont alors trouvé refuge dans d’autres régions du bassin méditerranéen. L’apparition brutale, dans le répertoire coroplathique thasien, de nombreux types (une vingtaine environ [fig. 1, 2, 7]) influencés par les modèles du nord de l’Ionie et de l’éolide indique que des artisans de ces régions sont venus s’installer et travailler à Thasos. Dans le dernier quart du VIe siècle et au début du Ve, on assiste alors véritablement à l'âge d'or de la production coroplathique thasienne. La production locale s'intensifie et se diversifie considérablement : plus de 80 types, la moitié doublée de versions secondaires, sont en effet créés à cette époque, tandis que les anciennes séries se dotent de nouvelles versions obtenues par la création de prototypes secondaires. Une caractéristique intéressante de l’époque : la taille des prototypes, qui se situerait entre 25 et 35 cm de hauteur pour une dame assise, et ne dépasserait pas les 30 cm pour une dame debout. Proposant désormais un répertoire, renouvelé et diversifié, les Thasiens n’ont plus besoin de copier les types qui viennent de l’extérieur : en effet les nouveaux types importés d’Attique et de Corinthe ne sont pas reproduits sur place, et c’est à cette époque aussi que les Thasiens cessent de surmouler les anciens types ioniens.

Légende des figures
Fig. 1 : Sphinge de type thasien : études Thasiennes 21, n° 1772, pl. 67
Fig. 2 : Korè de type thasien : études Thasiennes 21, n° 1765, pl. 66
Fig. 3 : Reconstitution d’une série ionienne reproduite à Thasos : études Thasiennes 21, pl. 15
Fig. 4 : Korè de type thasien : études Thasiennes 21, n° 1759, pl. 64
Fig. 5 : Kouros drapé de type ionien : études Thasiennes 21, n° 1444, pl. 30
Fig. 6 : Nain ventru de type ionien : études Thasiennes 21, n° 1563, pl. 40
Fig. 7 : Gorgone en course de type thasien : études Thasiennes 21, n° 1867, pl. 77

Bibliographie
Stéphanie Huysecom-Haxhi, Les figurines en terre cuite archaïques de l'Artémision de Thasos : artisanat et piété populaire à l'époque de l'archaïsme mûr et récent, études Thasiennes 21 (2009).

=> version .pdf