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Pratiques artisanales à l’époque archaïque : Caractérisation des productions et des ateliers à Thasos et en Méditerranée

Responsable : Stéphanie Huysecom-Haxhi

Partenaire privilégié : École française d'Athènes

La préparation de corpus de figurines est le point de départ indispensable à toute réflexion sur les modalités de création et de production des types, les modes de diffusion des séries, et les processus à l’origine de la formation des styles. Aussi, parallèlement aux travaux qui débouchent à plus ou moins long terme sur l’élaboration et la publication de gros ensembles de terres cuites, la recherche en coroplathie doit-elle également s’intéresser à plusieurs problématiques qui sont propres aux produits fabriqués au moyen de moules.

D’ateliers en ateliers : création, production et diffusion des types
L’utilisation des moules pour la fabrication des figurines de terre cuite a pour première conséquence la multiplication mécanique d’exemplaires reproduisant l’image d’un même prototype, plusieurs moules identiques, donc de même génération, pouvant être pris sur ce prototype. À cette première multiplication en quelque sorte horizontale s’ajoute une multiplication verticale, avec la possibilité que permet la pratique du surmoulage de prendre sur chaque positif de première génération de nouveaux moules (ou surmoules), desquels seront tirées des statuettes dites de deuxième génération ; ces statuettes pourront alors à leur tour servir de positifs pour la fabrication de nouveaux surmoules. Cette opération peut ainsi se répéter sur plusieurs générations, jusqu’à une dizaine, mais avec une perte progressive de dimensions et surtout de la qualité, en raison du double retrait de l’argile au séchage et à la cuisson des moules.

Tous les exemplaires dérivant d’un même prototype originel font alors partie d’une série dont les ramifications peuvent être d’une complexité très impressionnante (fig. 1). Cette technique permet ainsi des formes de diffusion particulières. Il faut donc distinguer tout d’abord les productions primaires, c’est-à-dire celle des objets : il s’agit des figurines dont le procédé de fabrication permet la constitution de lots destinés à l’exportation, mais aussi des outils de la production, donc les moules et les surmoules qui peuvent eux aussi être commercialisés et diffusés.  L’autre phénomène qu’il faut aussi prendre en considération est celui des diffusions dites secondaires. Il s’agit dans ces conditions d’étudier les productions « délocalisées », mises en place à partir du surmoulage de figurines importées ou au moyen de moules importés, ces productions donnant elles-mêmes naissance à de nouvelles branches des séries.

Des cartes de diffusion combinées à l’établissement des séries, pour chacun des sites où des occurrences en sont attestées, aboutiraient très certainement à la définition et la caractérisation du profil des ateliers qui sont tantôt de grands centres de création dont les productions ont essaimé à travers la Méditerranée (par exemple les ateliers ioniens de Milet ou de Samos), tantôt des centres secondaires, importateurs et spécialisés dans la reproduction et la diffusion à échelle régionale des types importés (par exemple Thasos), et tantôt encore des centres mineurs, importateurs et diffuseurs des types en provenance des centres secondaires (par exemple les ateliers de Dyrrhachion en Albanie qui rediffusent, dès le début du ve siècle, des types en provenance d’Italie méridionale : voir à ce sujet les travaux de Bélisa Muka). Il s’avère donc utile d’établir, pour l’époque archaïque, une cartographie qui permette de suivre la diffusion des types, génération après génération, à travers le bassin méditerranéen, de voir où ils apparaissent, où ils sont surmoulés et où ils génèrent des créations locales. La richesse du répertoire typologique implique de limiter la recherche, dans un premier temps, à certains types. Mes travaux sur la coroplathie orientent mon choix vers deux ensembles : d’un côté les types thasiens, dont la diffusion semble n’avoir été que régionale (Thasos essentiellement et certains des sites continentaux les plus proches), et de l’autre les types issus des ateliers de la Grèce de l’Est que l’on retrouve, à l’inverse, sur de nombreux sites du bassin méditerranéen.

Pour le moment, la recherche se concentre sur un groupe de cinq types ioniens dont les divers fragments sont en cours de recensement, site par site. Ce choix n’est pas anodin. En effet, ces types figurent parmi les plus largement diffusés au vie siècle à travers la Méditerranée. Ils se rencontrent d’ailleurs à Thasos où ils ont été reproduits, en très grande quantité, sur plusieurs générations. Mais surtout ces cinq types sont unis par un lien technique qui impose pratiquement de les étudier ensemble, une partie de leur histoire étant commune : cette particularité a d’ailleurs été récemment mise en évidence (S. Huysecom-Haxhi, « Création et transformation des images dans la coroplathie ionienne archaïque », dans A. Muller, E. Lâfli (éd.), Terracotta Figurines in the Greek and Roman Eastern Mediterrannean, Colloquia Anatolica et Aegea Antiqua II, Izmir, June 2007, BCH Suppl. [à paraître]). Il s’agit en effet de korés (fig. 2) et de dames trônant (fig. 3) dont la principale particularité est d’être pourvues d’un même type de visage. Le procédé qui associe un même visage sur différents types de corps fait partie d’un ensemble de solutions adoptées par les Ioniens pour multiplier  les images et enrichir leur répertoire typologique tout en limitant la part de création : les fragments thasiens ont permis ici une étude approfondie des modalités de création et de transformation des types de figurines dans les ateliers du sud de l’Ionie vers le milieu du vie siècle avant J.-C. On peut donc faire sortir ces types d’un même centre de création, dans lequel ils ont déjà connu une existence un peu différente puisque dès le départ certains ont été enrichis de versions secondaires, et d’autres non.  Une fois diffusés, ces types n’ont pas non plus reçu le même accueil : on constate des différences selon les types, mais aussi selon les sites. Tous les types n’apparaissent pas forcément sur un même site. Et quand on les retrouve tous présents sur un même site, ce n’est jamais dans les mêmes proportions. Pour quelles raisons ? Les goûts de la clientèle n’y sont sans doute pas étrangers, mais certains types s’adaptaient peut-être mieux dans le contexte local et répondaient mieux aux besoins religieux de la population.

Transmission et réception des images : éléments pour la définition et la caractérisation des styles
Une autre problématique liée à l’adoption de la technique du moulage pour la fabrication des figurines de terre cuite est celle du transfert des styles, de leur réception et de leur transformation éventuelle. À l’époque archaïque, on assiste à deux phénomènes contradictoires : l’existence de styles « internationaux » ou « panhelléniques » (comme le style ionien dès le début du vie siècle, ou le corinthien et l’attique dans le dernier quart du même siècle) qui sont générateurs d’influences à l’origine de la formation ou du renouvellement des styles régionaux ou locaux. Diverses études ont en effet bien mis en évidence les influences extérieures qui pouvaient s’exercer sur la création des types au sein d’ateliers secondaires, récepteurs et diffuseurs de figurines étrangères. C’est le cas de nombreux centres d’Italie méridionale et de Sicile, comme Géla dont les artisans se sont beaucoup inspirés des schémas et motifs ioniens pour la création de leurs propres types de protomés (J.P. Uhlenbrok, The Terracotta Protomai from Gela, 1988). La situation à Séminonte est complexe : si certaines créations locales s’inspirent de près des modèles ioniens, d’autres font plutôt référence à des modèles corinthiens (E. Wiederkehr-Schuler, Les protomés féminines du sanctuaire de la Malophoros à Sélinonte, 2004). Mais jamais on ne rencontre d’imitation littérale d’un type : les artisans adaptent les éléments empruntés à divers modèles étrangers à leurs traditions et leur propre manière de travailler : ce processus de création engendre des types éclectiques tout à fait originaux, même s’ils ne sont pas toujours très réussis. La technique du moulage, parce qu’elle permet une diffusion massive des types, donc de modèles pouvant servir de source d’inspiration, semble avoir été un moteur important, voire peut-être nécessaire, dans le processus de création d’un style local éclectique.

À Thasos également (S. Huysecom-Haxhi, Les figurines en terre cuite archaïques de l'Artémision de Thasos : artisanat et piété populaire à l'époque de l'archaïsme mûr et récent. études Thasiennes 21, 2009 ; S. Huysecom-Haxhi, « Technique, Style et Iconographie dans la petite plastique thasienne archaïque », dans Thasos. Métropole et colonies. Symposium International à la mémoire de Marina Sgourou, Liménas Thasos, 21-22 septembre 2006, [sous presse ]), le choix des motifs et la manière de les combiner, après les avoir repenser, débouchent systématiquement sur des créations uniques que l’on peut d’emblée distinguer des types importés. L’observation des figurines en terre cuite archaïques provenant des sanctuaires de Thasos permet d’emblée de mettre en évidence l’originalité des productions attribuées à l’atelier local (fig. 4) : tous les types de création thasienne ont été élaborés, dès l’émergence d’une production locale de figurines en terre cuite, vers le milieu du viie siècle, à partir de motifs empruntés  à des modèles d’origines diverses. L’assimilation rapide des produits étrangers a ainsi débouché sur la création de synthèses stylistiques et iconographiques tout à fait surprenantes, qui témoignent d’une activité créatrice intense et en constante évolution. Des exemples choisis parmi les plus représentatifs ont servi de support à une réflexion sur le processus de création des types et sur le développement, tout au long du vie siècle, du répertoire stylistique et iconographique de la petite plastique thasienne.

Légende des figures
Fig. 1 : reconstitution d’une série ionienne à Thasos [études Thasiennes 21, 2009, pl.15]
Fig. 2 : koré de type milésien fabriquée à Thasos [études Thasiennes 21, 2009, n° 1262, pl.8]
Fig. 3 : femme assise de type milésien, fabriquée à Thasos [études Thasiennes 21, 2009, n° 1266, pl. 9]
Fig. 4 : femme assise de type thasien, avec influences pariennes dans la construction du visage et ioniennes dans la forme du vêtement et l’attitude [études Thasiennes 21, 2009, F 8185, pl. 58]

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